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14 กุมภาพันธ์ Les Aventures de Plomb contre la Saint ValentinPlomb, c’est le contraire de Plume. Celui d’Henri Michaux.
Plume, son histoire a été rédigée par un barbare en Asie. Plomb, ses aventures ont été écrites en Occident, par une personne tout à fait civilisée.
Au moment où commence cet épisode, Plomb se trouve assis sur une banquette inconfortable, sur le quai d’une station de métro, et il semble attendre la prochaine rame en feuilletant une quelconque revue littéraire. Nous sommes le 14 février d’une année indéterminée.
Un homme vient alors s’asseoir à côté de lui. Il est accoutré de la manière la plus ordinaire qui soit, mais une certaine singularité le distingue tout de même de la masse des badauds attendant le métro : il porte, à la main, une liasse de prospectus en papier glacé, sur lesquels les couleurs rouge et rose se disputent la prééminence, ainsi que des motifs floraux ou cordiformes. Un œil exercé peut distinguer, au milieu de ce tumulte graphique d’invitations convenues à la tendresse amoureuse, quelques mots blancs assez design destinés à identifier l’institution marchande qui se propose ainsi de sponsoriser les baisers et les yeux doux.
Plomb lève les yeux vers l’inconnu aux tracts publicitaires. Celui-ci lui adresse un sourire professionnel.
« Avez-vous déjà trouvé ce que vous allez offrir à votre Valentine ? » demande-t-il, d’une voix pleine d’enthousiasme calculé.
Plomb sourit à son tour, se réjouissant par anticipation du dialogue qui va suivre. Il répond ensuite, l’air songeur :
« Je suppose que vous avez posé cette question à beaucoup de gens aujourd’hui, et dans les jours précédents… Vous êtes-vous déjà interrogé sur les conséquences possibles d’une telle question, sur le plan psychologique ? »
Les yeux du jeune tracteur s’écarquillent, et son pouls se met aussitôt à palpiter plus rapidement, car il comprend, immédiatement, qu’il a accosté la mauvaise personne. Il commencerait presque à esquisser un pas de côté pour s’éloigner en courant, mais Plomb, mélodramatique, lui a déjà attrapé le poignet :
« Réfléchissez-y. C’est une question très délicate, à poser à un inconnu dont vous ne savez rien. D’abord, les recettes phénoménales des sites Internet de rencontres, et autres bars pour célibataires, prouvent que vous avez un grand nombre de chances de demander cela à quelqu’un qui n’a absolument pas de “Valentine”, comme vous dites… Ensuite, le nombre de suicides, de viols, le succès des sites Internet pornographiques, et le succès en librairie de Michel Houellebecq, tendraient à rendre plus que plausible l’hypothèse selon laquelle un fort pourcentage des gens sans “Valentine” – ou aussi des gens sans “Valentin”, d’ailleurs, compte tenu du nombre de jeunes femmes qui confessent s’identifier au personnage de Bridget Jones – un grand nombre de ces déshérités sentimentaux, donc, très plausiblement, ne sont absolument pas des célibataires volontaires et “endurcis”, comme le voudrait l’expression populaire, mais souffrent plutôt de leur condition… Ensuite, il faut prendre en compte les gens qui ont eu une Valentine ou un Valentin, mais qui se sont vus congédier par lui ou elle il y a peu, ou même il y a quelques temps déjà, mais sans pour autant s’en être remis complètement… En un mot, mon ami, vous vous adressez peut-être à quelqu’un qui attendait la prochaine rame de métro en envisageant de se jeter dessous, et qui n’attendait qu’un aimable employé tel que vous pour lui demander des nouvelles de sa Valentine, et ainsi la lui rappeler, et le convaincre une bonne fois pour toutes de l’infériorité sociale, et de l’inanité complète, de son existence solitaire et frustrée… »
L’inconnu a lâché ses prospectus. La terreur se lit sur son visage. Son bras rue pour tenter de se dégager de l’étreinte de Plomb. Mais celui-ci a une étreinte… de plomb.
« … cela ne fait visiblement pas partie de vos préoccupations, et j’en suis fort déçu. Dans votre métier, ce sont des questions essentielles, et qui ne se limitent pas qu’au problème de la Saint Valentin. Après tout, dès lors que l’on se fait, tel vous, l’instrument oral d’une tentative d’OPA sur la bourse d’autrui, on risque fort de se retrouver un jour dans une situation toute autre et pourtant similaire dans le fonds : en train de demander à un jeune réfugié, orphelin, qui a vu à l’âge de cinq ans ses parents pulvérisés par une bombe tombée du ciel, s’il sait ce qu’il va demander au Père Noël ; en train d’interroger une pensionnaire de maison de retraite, à demi paralysée, et qui n’a pas vu ses enfants depuis des années, se demandant même s’ils sont encore vivants, pour savoir si elle sait où sa famille compte acheter son gâteau d’anniversaire ; en train d’assurer à des gens qui ne trouvent pas d’emploi depuis des siècles, et qui n’ont plus droit au RMI, qui ne savent pas comment ils vont bien pouvoir manger le lendemain, en train de leur assurer que la vie sera bien plus belle s’ils viennent profiter des bonnes affaires que propose votre magasin, et qui permettent à vos produits de n’être plus que considérablement – au lieu de désespérément – au-dessus de leurs moyens…
–Laissez-moi tranquille, hurle la victime de Plomb, tétanisée.
–En fait, enchaîne Plomb, imperturbable, la publicité est socialement nuisible. Cela ne se limite pas aux intérimaires sous-payés qui, tels vous, vont dans la rue promettre des ours en peluche formidables à des enfants qui ont très bien pu être attaqués par un grizzly quelques mois auparavant… il y a la publicité charitable et humaine aussi, celle qui a une fonction sociale, les campagnes de sensibilisation aux dangers de la route, par exemple, ces clips télévisés où l’on montre des gens hachés menus par des collisions à des téléspectateurs qui ont peut-être bien déjà, avant ça, perdu toute leur famille dans un accident similaire… Hitchcock disait que la télévision avait contribué à la popularité de la psychanalyse, à la fois en démocratisant les infos la concernant, et en rendant les gens de plus en plus fous… Qu’en pensez-vous ?
–Lâchez-moi ! Lâchez-moi ! Je vous en supplie… ! »
L’homme tire si fort, pour se dégager, qu’il oblige Plomb à se lever de son siège pour le retenir.
« En fait, conclue Plomb en relâchant son étreinte, vous me semblez vous-même une belle illustration de cet aphorisme. Ressaisissez-vous, mon vieux. On dirait un hystérique. »
Le tracteur s’enfuit en courant, jetant des regards hallucinés autour de lui. Ses prospectus se sont dispersés sur le quai désert, formant une espèce de mosaïque florale, un macrocosme répondant aux fleurs microcosmiques imprimées sur leur surface brillante.
Lorsque l’homme s’est engouffré et perdu dans les escaliers qui mènent à la surface, Plomb se rassied paisiblement sur la banquette. Il attend. Au bout d’une minute ou deux, la rame de métro qu’il attendait finit par arriver, s’immobilisant juste devant lui.
Plomb reste assis. Une femme de grosso modo son âge descend en même temps que le flot des usagers, et vient s’asseoir à côté de lui, à l’endroit exact où s’était assis l’homme aux tracts publicitaires. Elle l’observe pendant quelques instants, comme s’il la fascinait littéralement.
« Tu as réservé le restau ? » demande-t-elle avec un sourire.
Plomb le lui rend, et glisse un bras autour de ses épaules.
« Evidemment, ma chérie. –Je n’ai pas été trop longue ? » s’enquiert-elle.
Le sourire de Plomb s’élargit.
« T’inquiète, dit-il. Je me suis bien amusé en t’attendant. » 25 มกราคม Les Aventures de Plomb à Jérusalem (ou les Déboires de Plomb avec la Postérité)Plumbum, c’est le mot latin pour Plomb, qui est le contraire de Plume.[1]
Plume, tout l’Ordre naturel des choses s’est ligué contre lui. Si par hasard, il lui venait l’idée de se compromettre dans l’exploration d’un supermarché, la porte automatique se jetterait délibérément contre lui pour le trancher en deux. Pourtant d’un naturel doux et paisible, Plume n’a objectivement jamais rien méfait qui justifie un tel état de faits accablants. Pourtant, il ne peut s’empêcher d’éprouver de la culpabilité, de se sentir responsable de cette haine fièrement affichée que lui voue l’Univers. Alors Plume s’excuse de tout son cœur, de toute son âme et avec la plus grande sincérité il implore la porte de supermarché de lui pardonner son absence d’effort pour s’attirer la sympathie d’un si hargneux panneau de verre coulissant automatique. Et la porte continue de frapper. Elle frappe et frappe encore, jusqu’à briser la colonne vertébrale de Plume.
Avec Plumbum, ça ne marche pas comme ça.
Au début de notre petite chronique quotidienne de faits divers et variés de ses existences riches et multiples, Plumbum se trouve à Jérusalem, où il fait tranquillement du tourisme. L’anecdote se situe un peu plus de deux mille ans avant notre ère ; c’est pourquoi les Jérusalèmois appellent Plomb Plumbum, quelque peu influencés qu’ils sont, culturellement parlant, par la forte présence militaire romaine dans leur bonne ville.
Plus précisément, par un hasard fortuit, Plumbum est en train de flâner dans le grand temple juif de Jérusalem. Il s’y tient en effet un marché couvert, et Plumbum espérait, éventuellement, y trouver des joyaux de culture juive tels que des livres de Kafka ou des DVD de Woody Allen (le dernier huissier qu’il avait rencontré, bien que reparti quasiment les pieds devant une fois que Plumbum eût engagé le dialogue, avait tout de même eu le temps de faire emporter ses diverses collec’ par les bouledogues déménageurs qui l’accompagnaient). Malheureusement, en ces temps reculés, le marché du temple n’était pas aussi achalandé qu’aujourd’hui, et se déplaçant d’un stand à l’autre en faisant la moue, Plumbum ne trouve, en guise de marchandises, que divers animaux d’élevage, bœufs et brebis, quelques colombes, et des étalages de changeurs, couverts de pièces de monnaies de diverses origines, car Jérusalem est une ville cosmopolite.
Un unique marchand, un peu plus braillard que les autres, semble vendre des livres, et Plumbum se dirige donc, plein d’espoirs, vers son stand, mais ses espoirs sont hélas vite déçus, car il semble que l’homme, prénommé Jean et passablement hystérique et illuminé, ne vend qu’un seul et unique livre, en fait, quoiqu’en de nombreux exemplaires : un gros pavé que l’on n’appelle pas encore L’Ancien Testament. Plumbum, l’ayant déjà lu et en ayant trouvé le style laborieux et les implications idéologiques sinistres, se penche vers le brave bouquiniste à l’allure défaite, et lui fait remarquer d’un ton aimable : « Vous ne vous ennuyez pas, à force, à user vos talents de vendeur toujours pour la publicité du même livre… ? » Jean semble réfléchir (très fort) à cette question, avant de répondre : « Non, Mon Frère, Car Ce Livre Est Le Livre, Le Seul Qui Vaille La Peine d’Etre Lu. –Mais il est chiant, s’étonne Plumbum. Vous en écririez probablement de meilleurs, si vous vous mettiez à l’ouvrage… La remarque semble aiguillonner profondément le cœur de Jean. Sa fibre littéraire se met aussitôt à briller dans ses yeux (un peu plus) vagues (qu’auparavant). « D’Où Viens-Tu, Ami ? demande-t-il d’une voix baignée de La Lumière Sacrée De La Révélation. –De Nazareth » répond Plumbum. Il voulait dire qu’il était passé à Nazareth juste avant de venir visiter Jérusalem. Mais à en juger par ce qui fut écrit par la suite à propos de cet épisode, Jean dut croire que Plumbum était originaire de la petite ville galiléenne. Les aléas de la conversation. « Et Quel Est Ton Nom ? » enchaîne aussitôt le bouquiniste, toujours béât. Le dialogue se tient en latin, par égard pour la non-judéité de Plumbum, et sa subséquente non-maîtrise de l’araméen local. Or, à cet instant crucial, Plumbum ne se souvient plus de la traduction latine de Plomb, Plumbum, aussi ne peut-il pas se présenter. « J’ai su, répond-il donc. Mais j’ai oublié. » C’est ainsi que le nom imaginaire de “Jésus” se forma dans l’esprit de Jean le bouquiniste taré, qui écoutait les réponses de son interlocuteur d’une oreille distraite, qui comprit mal la première partie de cette réplique, et en occulta complètement la seconde. « J’Ecrirai Sur Toi, assura Jean. –C’est une drôle d’idée, jugea Plumbum. Il n’y a pas grand-chose à dire. En plus, quelqu’un d’autre s’en charge déjà. » Jean, qui semblait avoir une tournure d’esprit un peu étrange, comprit encore de travers la réponse de Plumbum ; ce qui l’amena à conclure : « N’Aies Crainte, Excellent Etranger, Je Ne Compte Pas Voler Le Travail De Démiurge De Notre Seigneur Yahvé En Ecrivant Tes Actions Et Ton Histoire… Je Ne Serai, Tout Au Plus, Que L’Humble Et Respectueux Copiste De Son Bel Et Immense Œuvre. » Ce à quoi Plumbum ne put que répondre d’un regard sous-entendant “Et la marmotte…”
Aussitôt, un marchand de bœufs avoisinant commença à s’agiter, et Plumbum put constater qu’il s’était beaucoup avancé, en jugeant Jean plus braillard que ses voisins. Le co-commerçant du bouquiniste était en effet muni d’un microphone et d’une sono semblables à ce qu’on trouve fréquemment dans les supermarchés, et qui a pour but d’annoncer aux plus zombies des usagers vers quel rayon ils doivent se diriger pour Faire De Bonnes Affaires. « Chers flâneurs, déclara le marchand d’une voix sirupeuse, dans un tonnerre de larsens provoqué par le réglage aberrant des amplificateurs (préalablement disposés un peu partout dans le temple sans que Plumbum ne s’en fût, le moins du monde, aperçu). C’est une affaire exceptionnelle qui vous attend au stand des bœufs ! J’ai bien dit : exceptionnelle ! Venez nombreux, il n’y en aura pas pour tout le monde ! Si vous tardez trop, vous raterez l’affaire de votre vie ! Attention ! Attention ! D’autres sont déjà en train de réaliser l’affaire du siècle ! Dépêchez-vous, courez, sinon il n’en restera pas une miette ! Viiiite ! »
« Bordel » se dit le sang de Plumbum en ne faisant qu’un tour. Et effectivement, la harangue ambiguë avait transformé le marché du temple en une sorte d’übersouk, ou l’effervescence noyait et étouffait des personnes entières comme aux jours des soldes. Le spectacle était assez répugnant. Pire, il présentait le danger d’à tout moment, pouvoir faire participer les spectateurs, contre leur gré, à la cohue et au carnage résultant.
Décidé à improviser une Plomberie comme il en avait le secret, Plumbum prit son élan (esquivant les consommateurs belliqueux et gesticulants) et bondit au-dessus du stand du marchand de bœufs, lui arrachant, au passage, le micro des mains. A peine son flanc droit toucha-t-il terre que Plumbum se lança, aussitôt, dans son impro amplifiée, faisant courir ses mots un peu partout au-dessus du chahut de la foule : « Je ne veux pas vous alarmer, mais il y a des éclairs, des voix, des tonnerres, un tremblement de terre et une forte grêle, là. J’ajouterai qu’un grand signe apparaît dans le ciel en ce moment même : une femme, vêtue de soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle est enceinte et crie dans le travail et les douleurs de l’enfantement. D’ailleurs, il y a aussi un autre signe dans le ciel… Ouhla, ç’ui-là c’est un grand dragon rouge feu, gaffe, il a sept têtes et dix cornes, avec sept diadèmes, un sur chaque tête ! C’est pas pour vous affoler, mais à mon avis, il est venu bouffer ceux qui s’engraissent avec les bœufs de ce marché, en plus sa queue est en train de balayer le tiers des étoiles du ciel et de les précipiter sur la terre... Ca doit pas faire du bien de s’en prendre une sur la tronche. »
Plumbum n’eut pas besoin d’aller plus loin. Les gens, d’avance hystériques, avaient fui plus vite que leurs chaussures au seul début d’évocation du tableau un brin absurde qui avait traversé l’esprit de l’orateur, pour ensuite se déverser par les amplis.
A côté de lui, le marchand de bœufs était dépité, ainsi que tous les autres marchands du temple. Sachant qu’à leur prochaine Assemblée Générale, le marchand de bœufs serait dans le collimateur de tous ses collègues pour avoir introduit dans le temple le micro incriminé, c’est lui, et lui seul, qui se répandit en imprécations contre le satisfait Plumbum : « Mais qu’est-ce que vous avez fait, imbécile !?!? Qu’est-ce qui m’a fichu une pareille tête de con ?!?!? C’est pas possible !!! Mais quel connard ! quel connard ! c’t’épouvantable ! Mais bordel, qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?!?!? C’est la meilleure période de l’année pour fourguer les bœufs, en plus !!! Ils vont jamais revenir, ces pigeons, ils ont eu la trouille de leur vie ! Mais c’est pas vrai, putain, qu’est-ce que vous avez fait ?!?!? Vous m’avez coulé mon fonds de commerce avec votre délire !!!! » Lorsque se tarit pour un temps le flot de l’invective, Plumbum se défendit ainsi : « Estimez-vous heureux que je ne vous dénonce pas aux autorités. » Les regards des marchands du temple se concentrèrent sur l’éleveur, qui se recroquevilla presque un instant, s’assurant de coups d’œil frénétiques dans tous les sens qu’aucune patrouille de légionnaires romains ne se trouvait à portée d’ouïe. Pas tout à fait rassuré malgré sa vérification, il s’exclama : « Quoi ?! Quoi ?! De quoi me diffamez-vous, exactement ? –De vol, mon cher ! claqua Plumbum, à la fois triomphal et mesuré, Sherlock-Holmes-like. –Quouaâââ ? hurlèrent les yeux du marchand de bœufs tout en s’exorbitant. –Parfaitement. De vol. Et je le prouve. Combien avez-vous de bœufs, ici ? –Vingt, souffla le marchand en plissant un œil d’un air suspicieux. –Preuve de votre ignominie, assura Plumbum. Vingt bœufs. Ce dont je déduis naturellement que vous avez volé vingt œufs, pas moins. » Les marchands du temple furent alors si occupés à délibérer de la culpabilité (plus que probable) de leur camarade préposé aux bœufs, que Plumbum put s’éclipser aisément, et sans plus de contrariété, à la grande admiration de Jean le bouquiniste, qui n’avait cessé de l’observer tout au long de l’épisode.
Epilogue.
Jean tint promesse, et lorsqu’avec des amis à lui il publia un nouveau testament biblique plus court et plus digeste que le premier, il raconta, entre autres mésaventures attribuées à un certain Jésus, la confrontation de Plumbum avec les marchands du temple, mais il la déforma tellement qu’en lisant le compte-rendu de son exploit, Plumbum faillit en manger son bonnet de rire. Jugez plutôt :
13 Comme la Pâque des Juifs approchait,... ...Jésus monta à Jérusalem. 14 Il trouva installés dans le Temple les marchands de boeufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. 15 Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple ainsi que leurs brebis et leurs boeufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, 16 et dit aux marchands de colombes : « Enlevez cela d'ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. » 17 Ses disciples se rappelèrent cette parole de l'Écriture : L'amour de ta maison fera mon tourment. 18 Les Juifs l'interpellèrent : « Quel signe peux-tu nous donner pour justifier ce que tu fais là ? » 19 Jésus leur répondit : « Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai. » 20 Les Juifs lui répliquèrent : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce Temple, et toi, en trois jours tu le relèverais ! » 21 Mais le Temple dont il parlait, c'était son corps.
Par ailleurs, bien sûr, Jean avait aussi honteusement plagié, dans un autre texte du livre, les paroles de l’improvisation délirante avec laquelle Plumbum avait effrayé les flâneurs du marché. Mais il en avait par ailleurs développé l’imagerie avec une imagination tellement flamboyante (et un brin inquiétante rapport à sa santé mentale), que Plumbum renonça finalement à poursuivre l’ex-bouquiniste, autopromu évangéliste, devant la justice romaine.
[1] afin de souligner la cohérence sémantique et symbolique des aventures de Plomb, il importe de préciser qu’utilisé comme adjectif, Plumbum veut dire “lourd”. 30 พฤศจิกายน Dialogue philosophique entre le Gaston et le GrégoireLE GASTON - Oh, l'Grégoire.
LE GREGOIRE - Salut, l'Gaston. Comment ça va la vie?
LE GASTON - Oh, ben, tu sais. On fait aller.
LE GREGOIRE - I faut bien.
LE GASTON - Oh ben, oui.
LE GREGOIRE - Ca fait ben longtemps qu'on s'était pas vu, l'Gaston.
LE GASTON - Oh ben oui, l'Grégoire. Ben longtemps.
LE GREGOIRE - On pourrait pas s'asseoir, l'Gaston? J'ai mes rhumatismes qui m'font ben souffrir.
LE GASTON - Ouais. On va prend' le banc, là. Ca va mieux?
LE GREGOIRE - Ouais. Et toi, le Gaston? Depuis l'temps... T'as toujours mal aux dents?
LE GASTON - Oh. Un peu plus chaque jour. C'est l'métier qui rentre.
...
Tu sais quoi, l'Grégoire? j'crois ben qui va pleuvoir.
LE GREGOIRE - Tu crois?
LE GASTON - Ouais. J'crois ben. Ce temps chaud, humide. Mon avis, va p'têt même ben y avoir d'l'orage.
LE GREGOIRE - C'est toi qui d'vrait faire la météo, l'Gaston. Quand tu la dis, c'est toujours beaucoup plus fiab' qu'à la télé.
LE GASTON - Bah. T'exagère, l'Grégoire. Pi tu pourrais l'faire aussi, tu sais: suffit d'regarder autour d'soi.
...
Tu sais c'qui s'est passé, au Japon, l'Grégoire?
LE GREGOIRE - Non, l'Gaston.
LE GASTON - Y a une princesse qu'a renoncé à tous ses titres pour épouser un manant.
LE GREGOIRE - Arrête tes conneries.
LE GASTON - C'est pas des conneries.
LE GREGOIRE - Arrête tes conneries.
LE GASTON - C'est pas des conneries, l'Grégoire, j'te jure, c'est vrai.
LE GREGOIRE - Ah ben dis donc. Ca fait du bien d'voir des jeunesses qui savent c'qu'è veulent, un peu.
LE GASTON - Et tu sais c'qui s'est passé au Québec?
LE GREGOIRE - Non, l'Gaston.
LE GASTON - Iz'ont élu un homosexuel comme chef d'un parti.
LE GREGOIRE - Arrête tes conneries.
LE GASTON - J'déconne pas. C'est l'premier dans l'histoire d'l'Amérique du Nord.
LE GREGOIRE - Oh oh oh! C'est vrai qu'c'est pas trop leur truc, aux Américains, les mots où y a "sexuel" à la fin!
LE GASTON - T'es con, l'Grégoire.
LE GREGOIRE - Mais d'où tu sais tout ça, l'Gaston? J'en entends jamais parler, moi, des trucs comme ça...
LE GASTON - L'Grégoire. J't'ai déjà dit qui fallait pas que tu t'fies à la télé pour t'informer de c'qui s'passe dans l'monde.
LE GREGOIRE - Ben elle est ben là pour ça, l'Gaston.
LE GASTON - Mais non, carrément pas. La télé, elle est là pour te dire c'qui s'passe à la Star Academy. C'est tout. Pi c'qui s'passe dans les HLM quand y a une campagne électorale, ou quand iz'ont besoin d'justifier une politique de répression.
LE GREGOIRE - Ben y a quand même pas que ça, l'Gaston.
LE GASTON - Si c'est pas des trucs de France, c'est des trucs du G8. On t'explique que Bush i fait du joguinge, on t'dit si la Merkel è s'entend ben avecque l'Blair... On t'parle du Tiers-Monde quant y a une catastrophe avec plein d'morts. Le reste du temps, le Tiers-Monde existe pas. Et alors, les pays qui ne sont ni dans l'Tiers-Monde, ni dans l'G8, alors là...
LE GREGOIRE - T'exagère, l'Gaston.
LE GASTON - Ben si. Pi it'parle des pays arabes pour te dire qu'y a des terroristes, des fois qu't'oublierais d'avoir peur des Arabes.
LE GREGOIRE - T'exagère, l'Gaston.
LE GASTON - Ben, écoute... Quand même... T'as d'jà entendu parler d'la Suède, toi, à la télé?
LE GREGOIRE - Je sais pas, mais je sais qu'j'aime ben les Suédoises, moi, hé hé!
LE GASTON - T'es con, l'Grégoire.
LE GREGOIRE - Bon, ben, va falloir qu'j'y aille, moi, l'Gaston. I commence à s'faire tard. Faut qu'j'aille manger ma soupe.
LE GASTON - Bah. Moi, c'est surtout les médicaments, qui m'attendent.
LE GREGOIRE - Ouhla m'en parle pas.
LE GASTON - Bon, j'te dis à plus tard, el'Grégoire. Et d'ici-là, 'coute mon conseil. Laisse tomber l'Journal d'TF1. Va voir un peu ailleurs.
LE GREGOIRE - Ben, j'voudrais ben, l'Gaston, mais...
LE GASTON - Mais quoi?
LE GREGOIRE - La Claire Chazal, c'est quand même une sacrée belle femme.
LE GASTON - T'es con, l'Grégoire. 07 พฤศจิกายน Conséquences d’une fuiteFlûte ! pensa Charlot Gorrhée. Il faisait horriblement chaud dans cette salle d’attente. Sa lourde chemise blanche et sa veste noire, spécialement renforcée et conçue pour pouvoir dissimuler un pistolet semi-automatique, par définition volumineux, n’arrangeait rien. Gorrhée aurait donné n’importe quoi pour pouvoir quitter cet endroit. Déplaisant, saturé de microbes en tous genres, de virus foudroyants, de toux rauques, de petites agonies quotidiennes aisément passables au voisin.
N’importe quoi.
Hélas. Sa présence, généralement des plus obligatoires dans le sillage de son employeur, était plus que jamais requise. D’ordinaire, personne, dans le Hamas, n’était au courant du nom exact du docteur que consultait quotidiennement le Premier ministre Ariel Sharon pour le soin régulier de ses hémorroïdes chroniques. Personne. Les collègues de Gorrhée y veillaient. En fait, chaque fois que quelqu’un apprenait fortuitement cette info sensationnelle, qu’il fût ou non du Hamas, on s’arrangeait pour qu’il eût aussitôt besoin d’une consultation d’urgence, et pour qu’il ne pût pas en bénéficier.
D’ordinaire, le secret, telles les vaches dans l’expression, était bien gardé. Mais ce jour-là, on savait de source sûre (bien qu’un brin occulte – dans le sens de ‘caché’, pas ‘kabbalistique’) qu’il y avait eu une fuite.
James Bond vous le dira : en politique beaucoup plus qu’en plomberie, quand il y a une fuite, c’est la merde.
Et donc, Charlot était là, l’arme passée dans le holster mais lui meurtrissant quand même plus ou moins les côtes, le souffle court, de la sueur par tout son corps courbaturé, le regard cave qui se fixait tour à tour sur chacun des gens malades (et potentiellement contagieux, il faut le rappeler) qui l’entouraient.
Le pire, c’est que je pourrais bien me faire tuer, dans cette histoire, moi, se dit tout à coup, avec horreur, le garde du corps envahi par le doute. Ce fut le déclic. Alors, là, non, poursuivit son esprit, lancé à toute berzingue dans une pente l’approchant dangereusement d’une conscience syndicale. Devoir me coltiner les allers et venues incessantes d’un boss pas commode à travers la fournaise, le suivre partout comme un p’tit chien, devoir m’habiller en croquemort alors que j’aime les couleurs vives, avoir dû apprendre le maniement des armes à feu, les procédés de détection ou ceux pour tuer n’importe qui avec l’auriculaire, alors que moi, je rêvais de DEVENIR VIRTUOSE DU XYLOPHONE !!! passe encore… mais me faire tuer pour ce blaireau, non. Plutôt me remettre à fumer.
Les yeux de Charlot Gorrhée passèrent des patients qui peuplaient la salle d’attente à ses poches de veste et de chemise (ses mains se joignirent d’ailleurs à l’exploration). Rien à faire, fulminait-il. Pas de clope. Aargh.
Furieux, profitant de ce que Sharon avait les yeux fermés ( - m’étonnerait pas qu’il soit narcoleptique, en prime, ce con - ), Gorrhée se leva et sortit de la salle d’attente, en quête d’un bureau de tabac.
Plus tard, il épousa la vendeuse. Quant à Sharon, il était mort dans la salle d’attente, d’un accident vasculaire/cérébral. Le docteur fit faillite et le processus de paix reprit sur des bases plus saines. 26 ตุลาคม Les Aventures de Mr Plomb au CinémaPlomb, c’est le contraire de Plume.
Plume, le monde entier lui en veut, et quand je dis le monde, je veux dire : les gens, la Justice, les restaurateurs, les passants, mais aussi, j’ai bien dit aussi, la planète, la terre, le ciel, les trains, et même sans doute les vaches. Il ne serait guère surprenant d’apprendre que, s’il a eu des relations avec une quelconque variété de bovins, ce fut plus précisément une relation entre sa cuisse et l’une des cornes dudit bovin. Et devant ces inépuisables et universelles manifestions d’inimitié infondée à son égard, Plume s’agenouille et supplie qu’on le laisse en paix, qu’on lui pardonne mille crimes et mille injures qu’il n’a ni commis, ni perpétrés, ni énoncées (dans le cas des injures), ni même réussi à imaginer, voyant qu’on lui en voulait, mais pour lesquel(le)s il ne peut s’empêcher d’être quand même sincèrement désolé.
Plomb, non.
Au début de cette tranche de vie, Plomb est installé dans le fauteuil gainé de rouge d’un cinéma de quartier, auquel il va régulièrement, moins par engagement élitiste ou anticapitaliste que par un goût prononcé pour le programme très ouvert, ne dédaignant ni les Arts et Essais godardiens, iraniens ou dépressifs, ni les films plus récréatifs. Les lumières sont éteintes ; sur l’écran éclairé par le projecteur, des images aux teintes relativement sombres défilent, comme les silhouettes d’une fresque animée ; dans la salle, les haut-parleurs stratégiquement placés diffusent l’accompagnement sonore et musical de ce qui ne serait, sans lui, qu’une pantomime fixée sur les photogrammes.
Plus haut, déjà, je mentionnais le règne bovin. En voici justement un autre spécimen :
Dans la rangée de Plomb, à très exactement deux sièges sur sa droite, une voix d’homme se fait entendre, légèrement assourdie, mais pas assez pour atteindre tout à fait la frontière entre le volume normal d’une conversation et l’instant où l’on commence vaguement à esquisser la pensée que peut-être il faudrait parler un tout petit peu moins fort si l’on ne veut pas gêner autrui. La voix dit en fait, très distinctement :
« Au fait, tu as vu Anne-Sophie, hier ? »
Les doigts de Plomb se crispent très légèrement sur l’accoudoir amovible qui le sépare du siège voisin du sien. Sur l’écran, aucun doute n’est permis : le film est commencé depuis cinq minutes, l’exposition bat son plein ; c’est l’instant fondamental où le scénariste va tout poser de la situation initiale, des motivations profondes des protagonistes, en outre la musique est plaisante, les acteurs font un excellent travail, la caméra les assiste subtilement de ses mouvements à peine visibles mais cruciaux…
… et, malgré tous ces signes clairs, de la part de l’écran, une voix féminine répond, à un volume beaucoup plus élevé, d’un nonchalant :
« Muaih… –C’est une impression que j’ai ? insiste l’homme. Ou elle a vraiment grossi ces derniers temps ? –Elle est énorme, chéri. –Tu crois qu’elle est encore enceinte ? –Ce serait pas surprenant : elle et Gérard baisent comme des lapins. »
Les doigts de Plomb ont quitté l’accoudoir, et serrent tour à tour le manche d’un couteau imaginaire, d’un hachoir imaginaire, d’un sécateur imaginaire, ou le contour contracté d’un cou imaginaire… Comme il est dix-sept heures quinze, la salle est quasiment déserte. Puisqu’elle est, en outre, assez petite, le son porte, et les voix tonitruent littéralement.
Plomb essaie de faire des exercices zen, mais se prend à se dire que le nirvana est sans doute un endroit des plus ennuyeux, et cette idée le déconcentre…
A ce moment, la moitié mâle du couple importun émet un son facilement – et péniblement – reconnaissable : le froissement de l’emballage plastique d’un quelconque aliment de synthèse ultra salé, vaguement plagiaire des frites mais sans une once de pomme de terre dans sa composition. Le craquement insupportable se répercute dans la tête de Plomb comme l’écho dans une caverne sondée par le sonar d’une chauve-souris. Il est immédiatement suivi du bruit caractéristique de dents humaines broyant l’aliment en question (naturellement conçu pour produire le plus de bruit possible pendant toute la phase de la mastication).
N’y tenant plus, Plomb se lève de son siège. Sans le remarquer, l’homme reprend, la bouche pleine :
« Je me demande ce qu’elle lui trouve, à Gérard. –Elle peut pas trop faire sa difficile, observe la femme. Elle est elle-même assez moche. –C’est vrai. Heureusement qu’elle ne fait que des fausses couches. Tarés comme ils sont, t’imagines s’ils arrivaient à faire des… ? »
La conclusion monosyllabique de la phrase reste coincée dans la gorge de l’homme. Ce n’est pas l’effet de mains étrangleuses, mais seulement celui, non moins pétrifiant parfois, de la surprise. Apparemment, le persifleur quasi-quadragénaire n’a jamais vu la main d’un parfait inconnu plonger dans son sac d’ersatz salés pour en extirper une poignée, sans sa permission.
« Hum… tente-t-il vainement d’articuler. –Et vous ? s’enquiert Plomb, avec aplomb, tout en commençant à faire craquer les pseudofrites entre ses souples maxillaires. Vous en avez, des enfants ? –Je… »
Plomb mâche, croque, broie, rumine, et plonge à nouveau la main dans le sachet plastique. « Personnellement, ajoute-t-il, j’ai eu une fois des enfants, c’était dans une vie antérieure, je vous ai dit que j’étais bouddhiste ? Non ? Oui, j’ai passé sept ans au Tibet, ça m’a donné envie de devenir bouddhiste, au départ je voulais être maoïste mais rien de tel qu’un voyage au Tibet pour vous convaincre une bonne fois pour toutes que le maoïsme est très surestimé en France, et que les tenants français de cette idéologie sont aussi cons que leurs chansons le laissent supposer – oui, là, je parle bien de Jean-Jacques Goldman… Vous savez que les moines tibétains se font massacrer ? Par les Chinois. Vous l’aviez peut-être vaguement lu quelque part ? Personnellement, je me suis toujours demandé ce qu’ils mettent dans ces… » Plomb attrapa le sachet de pseudofrites dans la main de son allocutaire, et commença à scruter la surface plastifiée rouge pour voir de quoi il était question. « … dans ces Croustifailles. Diantre, que c’est nul, comme nom de pseudofrite. Même Curly sonne mieux à côté. Vous aimez le film ? Moui ? Personnellement, je serais incapable de le dire, j’en ai perdu toutes les miettes, vous et votre grognasse parliez trop fort. Qu’est-ce que je vous disais ? Ah, oui, j’ai eu des enfants dans une autre vie. Ils s’appelaient Julien et Juliette… Oui, j’avais un humour un peu naze dans cette autre vie… C’est peut-être pour ça que je me suis réincarné, au lieu d’atteindre le nirvana… Non, attendez, c’est peut-être plutôt parce que j’ai écrasé quelqu’un une fois, et commis ensuite un délit de fuite… Dans ma vie antérieure, bien sûr, donc, pas la peine d’aller en toucher un mot aux flics, ça ne compte plus, en ce qui les concerne. Vous avez déjà écrasé un homme ? Vous n’avez peut-être pas le permis ? Vous avez aimé le service militaire ? Ils n’ont peut-être pas voulu de vous à cause de vos pieds plats ? Je me souviens que j’étais réformé P4 dans ma vie antérieure. Comme Bukowski. Mine de rien, j’en ai fait des trucs, dans ma vie antérieure. Pas étonnant que j’en sois où j’en suis maintenant. –Mais qui êtes-vous, à la fin ?!?!? » s’exclama tout à coup le quadragénaire, complètement ulcéré, et sans doute bien encouragé en cela par les coups de coude rageurs que sa compagne lui donnait dans l’estomac depuis trois bonnes minutes, et qui, dans une rencontre de boxe thaïlandaise, n’auraient même pas été pénalisés puisqu’à peu près rien n’est pénalisé dans ce sport ultra-violent et très en vogue.
Plomb sursauta à cette question. Et, tout le haut de son être tourné vers son ennemi, les yeux écarquillés et l’air quasiment outré, il commença par vider un peu plus le sachet de Croustifailles, et répondit d’un ton un peu gêné :
« J’avais donc omis de me présenter. Vous m’en voyez horriblement confus. Mon nom est Charlot Ghorrée, détaché officieux du Mossad… c’est le service secret israélien. Je vous ai dit que j’avais passé sept ans en Israël ? Un voyage des plus enrichissants… mais qui ne donne pas envie d’être Palestinien… –Mais fermez-là, bordel ! Vous ne voyez pas qu’on voudrait regarder le film ! »
Juste avant de pousser ce cri du cœur, l’exécrable type avait réprimé difficilement un petit cri, conséquence naturelle du très violent coup de pied que sa chérie lui avait envoyé dans le tibia gauche, histoire de lui intimer subtilement l’ordre de se conduire en homme.
« Quoi ? Ce film ? s’enquit Plomb en prenant, à nouveau, un air surpris [et une poignée de Croustifailles]. Ah, non, croyez-moi, il est indigne de votre attention. Je l’ai déjà vu, le scénario est d’une banalité épouvantable, le héros va devenir très riche, puis mourir seul et aigri, et murmurer “Rosebud”, ça veut dire “Bouton de Rose” en anglais, je vous ai dit que j’avais passé sept ans en Grande-Bretagne ? Ahlala, qu’est-ce qu’ils morflent, les Irlandais… Il va dire “Rosebud” et un journaliste va passer tout le film à accumuler les interviews de gens qui le connaissaient, pour savoir ce que c’était que ce “Bouton de Rose” auquel il a pensé à l’ultime seconde. Finalement, le journaliste trouvera jamais, mais nous, on saura qu’en fait, c’était la vieille luge avec laquelle il jouait quand il était môme, vous savez, quand il était encore insouciant, pas encore riche, pas encore mégalo, pas encore entouré d’hypocrites et de parasites, pas encore moralement écrabouillé par toutes ses relations amoureuses qui sont parties en vrille… »
Plomb se tut, subitement. A côté de lui, le couple précédemment détesté faisait à présent pitié. L’homme et la femme étaient tous deux silencieux, les épaules basses. On aurait pu les croire l’œil rivé sur le film, mais en fait, l’éclairage de l’écran se reflétant sur leurs visages luisants et lunaires, on s’apercevait aisément qu’ils avaient plutôt les yeux dans le vague, qu’ils étaient en quelque sorte déconnectés. Plomb prit la dernière miette de Croustifaille au fond du sachet, puis rendit l’emballage craquetant à son légitime propriétaire, faisant remarquer d’une voix déçue : « Il n’y en a plus. » Puis il quitta la salle et se dit qu’il se ferait bien une glace. 30 กันยายน Les Aventures de Mr Plomb au Pays des AutomobilistesPlomb, c'est le contraire de Plume.
Plume, il lui arrive plein de trucs pas cool, les gens sont sur son dos, par masses, ils le submergent de leur irritation injustifiée, et il s'excuse, dit: "pardonnez-moi, je ne sais pas ce que j'ai fait, je ne comprends pas, mais ne m'en veuillez pas, je ne voulais pas vous gêner, je suis désolé."
Plomb, non.
Au début de cette anecdote, Plomb est au volant de son automobile, arrêté à un feu de signalisation. Le feu est rouge, d'où l'immobilité de la voiture de Plomb. Soudain (les événements sont toujours soudains lorsqu'ils sont racontés), le feu passe au vert. Plomb, in petto, diminue la pression de son pied gauche sur la pédale de frein et, dans le même temps, commence à accentuer la pression de son pied droit sur la pédale d'accélérateur.
Il lui est malheureusement impossible de mener à terme cette manoeuvre somme toutes assez simple et bien connue des automobilistes... car tout à coup, son voisin de derrière, automobiliste et arrêté lui aussi, klaxonne.
Plomb, qui est d'un naturel aimable et courtois, mais qu'il ne faut pas faire chier, coupe instantanément le contact et descend calmement de son véhicule, avant de porter ses pas vers la hauteur de l'intempestif bruiteur. Ce dernier, visiblement surpris et irrité, abaisse la vitre de sa portière.
Plomb, avec aplomb, commence sa tirade:
"Bonjour, monsieur. Je souhaitais vous faire part d'une critique constructive qui m'est venue à l'esprit concernant votre comportement au volant. J'espère sincèrement que cela ne vous fera pas perdre trop de votre temps apparemment précieux, mais il m'a semblé, tout de même, que cette discussion était nécessaire. Voilà. Le code de la route stipule qu'en agglomération, l'usage du klaxon est strictement interdit sauf en cas de danger imminent. En d'autres termes, si quelqu'un ne vous a pas vu et risque de vous percuter, vous pouvez vous servir de ce discordant instrument pour signaler votre présence et ainsi éviter la collision. En revanche, si votre but est, comme c'était à l'évidence le cas aujourd'hui, de faire comprendre à l'automobiliste vous précédant qu'il ne démarre pas assez vite, au vert, à votre goût, voire que cela vous arrangerait qu'il eût démarré au rouge... cela ne vous est pas permis, et vous ne pouvez le faire sous peine de vous retrouver en infraction. Non qu'il me semble probable qu'un policier aille vous verbaliser pour usage illégal du klaxon, mais voilà, cette loi trouve fondement dans le fait avéré que le klaxon produit un son très désagréable, voire irritant, et donc propre à énerver les autres automobilistes, leur faire commettre des erreurs, et donc, mener à l'accident. Vous comprenez mon désarroi en vous entendant faire un tel usage de ce dangereux accessoire?"
Ayant terminé son exposé, Plomb en attendit la réponse.
Réponse qui mit un certain temps à venir, et fut élaborée et exprimée en ces termes:
"Non, mais tu t'fous de ma gueule, connard? Tu veux qu'j'te bute?"
Plomb, un peu surpris et déçu, mais sans se départir de son aplomb, répondit:
"Cher monsieur, je ne voudrais pas me montrer désobligeant, encore moins blessant, mais vous ne me semblez pas très intelligent. Il n'est absolument pas dans votre intérêt de me tuer, dans la mesure ou cela me mettrait dans l'impossibilité de remettre ma voiture en marche, et vous condamnerait donc à perdre encore un peu plus de votre temps apparemment précieux. Le temps que vous trouviez mes clés dans ma poche, que vous déplaciez ma voiture, laissant la vôtre bloquer la circulation pendant l'opération, quelque bonne âme civique et débonnaire aura appelé un agent, on vous demandera des comptes de la rigor mortis de ma personne, on vous mettra en garde-à-vue, on fera passer toutes sortes de témoins élevés à l'eau de Vichy, qui n'hésiteront pas à vous montrer du doigt, à noircir le tableau, on vous découvrira des tendances alcooliques, pédophiles, lepénistes, une attirance perverse pour le tuning... les journaux publieront d'abominables calomnies sur votre compte, votre mère mourra de chagrin, le tribunal, après moult rebondissements juridiques et dissimulations de vos connexions avec des élus municipaux et/ou nationaux, vous condamneront à quarante ans de bagne haute sécurité, qui se mueront au fil du temps passé dans votre cellule en trois ou cinq ans avec la télévision... mais même avec ce dernier soubresaut de bonne fortune, vous vous serez mis irrémédiablement en retard, monsieur. Il est donc certain que me tuer vous mettrait dans une situation délicate. Mieux vaut s'en tenir à notre échange encore courtois. Je ne vous retiendrai pas plus longtemps, mon propos étant établi, si ce n'est pour vous souhaiter une journée excellente, et m'excuser pour le cas où ce petit contretemps vous aurait mis dans l'embarras. J'espère par ailleurs que cette conversation vous profitera, et que vous n'utiliserez plus ce désagréable objet qu'est le klaxon qu'à des fins légitimes. Au revoir."
Visiblement encore plus abasourdi qu'en colère, le klaxonneur ne trouva que répondre (malgré une réflexion qui, à vue d'oeil, paraissait des plus intenses). Il omit même, bouche bée qu'il était, de rendre son salut à Plomb.
Grand seigneur, Plomb n'en prit nul ombrage, et retourna s'installer au volant de son véhicule. Le feu passa de nouveau au rouge.
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