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20 ตุลาคม

Le contraire d'une pub

Le Manuscrit trouvé à Saragosse, roman de Jean Potocki, est un chef-d'oeuvre merveillissime qu'il faut absolument lire. Mais attention! Même si l'édition Imaginaire Gallimard est très attirante parce qu'elle contient, en plus du roman, le DVD de l'adaptation ciné par le réalisateur polonais Wojciech Has, elle a (l'édition), en revanche, un gros défaut.
 
L'un des intérêts du livre, c'est d'être un immense fouillis de narrations entremêlées, avec un manuscrit dans lequel un homme raconte son voyage pendant lequel il rencontre un autre type qui lui raconte son histoire à l'intérieur de laquelle celui-ci rencontre un autre gars qui lui raconte aussi son histoire, ... tout ça, jusqu'à en arriver à 38 niveaux de narration, un télescopage de genres romanesques allant du merveilleux au roman d'aventures en passant par le roman sentimental et les histoires de cabalistes, de Juif Errant, de meurtres, de morts-vivants, de bohémiens nomades, de princesses, de duels entre gentilshommes espagnols bon teint, d'intrigues amoureuses, de vrais et de faux fantômes, de nonnes, de festivités orientales, etc.
 
Or, les gens de l'Imaginaire Gallimard ont choisi de publier, parmi les versions existantes de cet assez vieux roman (1815), la plus light, avec un nombre assez considérable d'histoires géniales inscrites aux abonnées absentes... Donc, moralité, si vous voulez découvrir ce beau bouquin que je vous recommande très chaudement, gaffe à l'édition que vous prenez!
 
Imaginaire Gallimard, pas bien (et pourtant, en général, j'aime bien cette collection)
 
Le Livre de Poche, bien (c'est l'édition que j'ai).
 
Le reste, je sais pô.
25 มีนาคม

Vin clair

J'avais déjà une très bonne raison d'apprécier Martin Winckler, et cette raison c'est La maladie de Sachs. J'ai déjà expliqué pourquoi sur un autre site, il y a quelques années, donc je vais juste faire un copier/coller de ma critique de l'époque:
 
Lun 11 Juil 2005 - 0:10  

Curieux depuis un moment de ce petit phénomène médico-littéraire, j'ai commencé hier et fini aujourd'hui son livre le plus connu, La maladie de Sachs (dont l'adaptation filmique de Michel Deville avec Albert Dupontel m'avait déjà assez impressionné), qui fait plus de 600 pages et se lit pourtant comme un livre de 200 pages, comme du petit lait.


Bien sûr, je suppose qu'on vous a parlé de, et que vous avez lu, bien des livres narrés à la première personne, par un personnage homodiégétique qui est généralement le protagoniste, plus rarement un témoin périphérique... Il en va de même, très certainement, des livres narrés à la troisième personne, par une espèce d'entité omnisciente qui n'est que la persona écrite du Grand Architecte qu'est l'auteur...

... vous vous êtes peut-être même penchés sur des petits trucs expérimentaux où le narrateur s'adresse au personnage principal, l'appelant "tu" ou "vous", créant ainsi une confusion entre lui et le lecteur... C'est bien sûr une caractéristique principale des "LIVRES DONT VOUS ETES LE HEROS", mais ce n'est, heureusement, pas leur apanage. L'ouvrage de littérature plus "sérieuse" qui me vient à l'esprit, pour illustrer cet expédient narratologique, est le court mais intense roman de Georges Pérec intitulé Un homme qui dort.

On croit avoir tout vu, et Martin Winckler vous détrompe. Dans le genre points de vue et narration, La maladie de Sachs est un édifice des plus complexes: chaque chapitre correspond au point de vue des différents patients du Dr Bruno Sachs, médecin de campagne; chaque patient utilise la personne "tu" pour parler dudit médecin; chaque adresse à Sachs récapitule une anecdote, un instant de la vie quotidienne du cabinet, une consultation, une visite, un moment de la vie du patient dans lequel Sachs a particulièrement compté; et le puzzle reconstitué devant nous de ces coups d'oeil morcelés de patients sur la vie de leur médecin, ponctués d'extraits de textes écrits par Sachs, d'extraits de formulaires, du serment d'Hippocrate, de chapitres rédigés du point de vue de sa secrétaire, de sa dulcinée, de collègues, d'amis... forme peu à peu un panorama passionnant de la personnalité de ce médecin idéaliste, en constante réaction, obsédé jusqu'à la rage par son impuissance à annihiler la souffrance de ses patients.
A la construction complexe répond un style léger, aéré, assez oral la plupart du temps, légèrement plus littéraire dans les extraits de textes de Sachs... plaisant, en somme, même si les sujets abordés ne le sont pas toujours (le livre parle en effet beaucoup de souffrance physique, de dégénérescence des corps, et de mort, forcément... et un peu de caca, aussi, mais presque pas).

Winckler a sans doute écrit ce livre en partie comme profession de foi, et comme bilan acerbe à l'encontre de sa profession et de la manière dont elle est généralement exercée... Un peu aux médecins généralistes ce que Comme un roman, de Pennac, est à l'enseignement littéraire...

Mais ce n'est pas que ça. Winckler est fin prosateur, fin psychologue. Ses personnages sont émouvants, drôles, ou alors carrément exécrables comme les bobos et pouffiasses amoraux qu'aime à dépeindre Houellebecq. Il y a, en tous cas, dans le mouvement du roman une énergie vitale qui fait penser à la sympathique phrase de Bertrand Blier, "nique ta mort". C'est dans tous les cas un très bon roman.

A part ce livre, si l'on regarde sur amazon.fr, on s'aperçoit que Winckler a quand même écrit un sacré paquet de trucs, mine de rien:

- plusieurs autres romans sur son expérience de médecin, toujours à travers sa persona Bruno Sachs (dont La vacation ou Les trois médecins),

- des romans policiers en milieu médical (dont Mort in vitro, Noirs Scalpels et - tenez-vous bien - un épisode du Poulpe, intitulé Touche pas à mes deux seins ou le détective anar multi-auteurs inventé par Jean-Bernard Pouy rencontre Bruno Sachs)

- des petits traités de vulgarisation médicale (Contraceptions mode d'emploi, C'est grave docteur? Ce que disent les patients, ce qu'entendent les médecins, Nous sommes tous des patients, etc.)

- des gros brulôts engagés contre les moins bien intentionnés de ses confrères et corrélats professionnels (Les inventeurs de maladies : Manoeuvres et manipulations de l'industrie pharmaceutique)

- et pas mal de livres sur son autre grande passion, les séries télés anglo-saxonnes: Le rire de Zorro, Les miroirs de la vie: Histoire des séries américaines, Les nouvelles séries américaines et britanniques, 1996-1997 et, le plus actuel apparemment (et le prochain livre de lui que je compte lire): Les miroirs obscurs : Grandes séries américaines d'aujourd'hui.

Quoi qu'il en soit, La maladie de Sachs, en tous cas, est assurément aussi bon qu'on le dit, et je le conseille vivement.

Petit détail biographique: Winckler a arrêté d'exercer comme médecin. Il se consacre à plein temps à l'écriture, et ce depuis 1994.

Autre détail mis en exergue par Fred [sur ce blog, cette personne ne s'appelle pas Fred, elle s'appelle tour à tour Cyberlapinou ou Ze Muf]: il aime Buffy.

Fin du copier/coller. Donc, si je ressors ça maintenant, c'est parce qu'ayant expliqué pourquoi j'aimais déjà bien Martin Winckler, je m'aperçois que j'ai une deuxième raison de bien l'aimer, c'est qu'il partage (sans grande surprise, ceci dit, et comme beaucoup de monde par ailleurs, mais pas assez à en juger par les sondages) mon unique certitude, concernant les présidentielles à venir, à savoir que Sarko est un sale connard, et que ma foi, il l'exprime joliment sur cette page de son webzine.

Voilà, juste une petite joie méchante entre deux mornes révisions, doublée quand même du plaisir de clamer à nouveau les qualités de cet excellent roman, pour les personnes à qui je ne les auraient pas encore vantées, et qui pourraient les apprécier aussi, qui sait...

18 กุมภาพันธ์

American Splendor

Dans le domaine de la bédé réaliste et autobiographique, longtemps avant Trondheim et son Approximativement, longtemps avant les bédés de Guy Delisle sur ses séjours en Asie communiste, longtemps avant Le combat ordinaire de Larcenet, enfin bref, longtemps avant L'Association et leurs potes...

... il y avait Harvey Pekar et sa bande dessinée American Splendor.

Ca commence comme ça: un type seul sur une vignette, avec une bulle qui dit "My name is Harvey Pekar". Et pendant trois ou quatre pages, il n'y a que lui, visiblement un gars qui stresse facilement, et qui nous explique en long, en large et en travers, les raisons pour lesquelles c'est un nom compliqué à porter:

 
Harvey est un brin atrabilaire et autiste, mais généralement sympathique et attachant. Il collectionne compulsivement les disques de jazz, écrit d'ailleurs des articles sur la question pour des revues, mais ne réussit pas tellement à se faire des thunes avec. Sinon, il a fait tout plein de petits boulots, et finalement, il a fini par se poser dans un emploi de documentaliste dans un hôpital. Il joint à peu près les deux bouts, et comme c'est un gars qui dépense pas des mille et des cents dans des sorties ruineuses, ça lui convient. Il lit beaucoup, considéré par certains de ses potes comme "a working-class intellectual". Ah, et aussi, depuis 1976, il a plus ou moins inventé le comic autobiographique; partant du principe qu' "ordinary life is pretty complex stuff", il écrit des scénarios qui le mettent en scène faisant la vaisselle, fourguant des disques épuisés à ses collègues au bureau pour pouvoir s'en payer d'autres, se baladant dans la rue, racontant l'histoire de tel gars qui s'est installé dans son quartier en 65, qu'était un personnage des plus pittoresques, et finissant l'histoire en faisant remarquer qu'il ne sait pas ce qu'il est devenu... etc., etc.
... un bel exercice de narcissisme, donc, et surtout, un voyage captivant et remarquablement bien écrit au pays de l' "ordinary life". Pekar maîtrise sa forme littéraire si particulière (la tranche de vie) au point de parvenir à surprendre absolument constamment, de couvrir un très large panel d'émotions parfois d'une page à l'autre, du petit bijou d'humour à froid que j'ai affiché en haut de ce post, à des moments de ruminage d'idées noires pré-houellebecquiens (sans le nazisme sous-jacent)...




... en passant par des moments lumineux où la poésie de la vie apparaît, façon Amélie Poulain, dans les choses simples, mais sans qu'il soit besoin qu'on nous le tonitrue avec du Yann Tiersen et une Audrey Tautou souriant aux anges... plutôt avec sobriété:


Vous l'aurez remarqué, le dessin n'est pas toujours assuré par les mêmes personnes (même s'il est toujours relativement stylisé et épuré, contribuant à accroître encore l'impression générale de sobriété, d'essentialisme, de droit-au-but présente dans l'écriture)... Pekar s'est fait quelques potes dans le milieu du comic underground américain, qui ont assuré alternativement l'illustration, son illustrateur le plus illustre, et son meilleur ami dans le lot, étant la star du comic underground, Robert Crumb, qui a justement signé la première planche, en haut du billet.

Comme beaucoup j'ai découvert le travail de Pekar, ce juif de Cleveland, âgé de 67 ans, et qui écrit sur le fait qu'il a une vie ordinaire, ET sur le fait qu'il écrit une bédé sur le fait qu'il a une vie ordinaire... à travers un film qui est sorti en 2003, une sorte de biographie d'Harvey, en partie adaptée de la bédé, et alternant en fait interviews percutantes d'Harvey

et mises en scène filmiques d'histoires ou de strips de la bédé, avec Paul Giamatti (que l'on reverra bientôt dans Lady in the Water de Shyamalan) dans le rôle d'Harvey


Le film a été primé au Sundance Festival du film indépendant, et il est vrai qu'il est très sympathique et donne vachement envie de lire l'oeuvre d'Harvey. Du coup, avec l'argent récolté à Noël cette année, je me suis pris, entre autres choses, une espèce de double best-of de 320 pages de strips et d'histoires issues de divers numéros d'American Splendor (que je viens de terminer, raison de ce billet), ainsi qu'un des quelques graphic novels hors-série qu'il a écrit, intitulé Our Cancer Year, où il raconte son combat contre le cancer au début des années 90, et qu'il a écrit en collaboration avec sa charmante troisième épouse à look de nerd, une écrivaine du nom de Joyce Brabner

A propos de Joyce, je tiens d'ailleurs à attirer votre attention sur cette vignette que je trouve absolument géniale: (je précise qu'elle et Harvey se sont connus pendant plusieurs années seulement par téléphone, et que nous la voyons là juste avant sa première rencontre avec l'homme de sa vie, toute nerveuse, et alors que tout ce qu'elle connaît de son visage, ce sont les nombreuses personae grotesques que lui ont dessiné ses divers illustrateurs):
[Aargh! elle est plus dispo]

Vous l'aurez compris, ce comic est excellent. Je considère même Pekar comme aussi bon, dans sa veine réaliste et matter-of-fact, qu'Alan Moore dans les paraboles fantastiques métaphysico-philosophiques à scénarios tentaculaires...
14 ธันวาคม

The Various Lives of Keats and Chapman

About this famous man of music and drug-addict who'd fought so violently with the orchestra he played with in an unnamed European town, George Chapman, the brilliant translator of Homer's Odysseys, said:
"He's a fool to bite the hand that feeds him".
To what his fellow gentleman and man of letters, the poet John Keats answered:
"He's a fool to fight the band that heeds him".
 
This is a spoonerism. A three-term spoonerism. This is genius.
 
About this other man, not famous at all, but definitely crazy, who tried to drown himself in the River in Paris, Chapman was quietly observing:
"The man's gone off his head; he's mad"...
...when, suddenly, Keats couldn't help adding his two cents worth and said:
"He's in Seine."
 
Where, will you probably ask, can we find these beautiful and witty pieces of nonsense? In a book. In which book? In an Irish book. In which Irish book? Aaaergh. You're nosy. It's in Flann O'Brien's The Various Lives of Keats and Chapmana collection of small delirium tremens vignettes formerly published in The Irish Times, in which O'Brien, friend of Joyce, as much witty, more funny, but a bit less famous - maybe you know him: the guy who wrote At Swim-Two-Birds ... yeah, this book where Celtic mythology meets postmodernist experiments meets Western meets the thoughts of an angel on the intrinsic kangourality of women - in which THE great O'Brien stages at least eighty-five portraits of the artists (Keats & Chapman) as two loghorreic elitist losers, who travel more than the Dalai-Lama, who do more different jobs than Howard Buten, and who have, in fact, more lives than an hinduist who would start as an untouchable and spend his life deliberately accumulating bad kharma... or maybe the bad kharma comes from the delighted over-use of their devastating puns... What does this guy do, in the cage with the fierce lions around him, reading his newspaper as if there was nothing around likely to eat him alive? "He's reading between the lions"...
 
Long life to Flann O'Brien, no matter how dead (drunk) he is!
 
 
21 ตุลาคม

Le Château d'Otrante

The Castle of Otranto (Le Château d’Otrante) , d’ Horace Walpole, qui n’est autre que le fils de Robert Walpole (qui est plus ou moins considéré comme ayant été le premier "Premier ministre" de Grande-Bretagne, même si le titre n’a jamais été employé à l’époque – des années 1720 aux années 1740).

Le fiston, Horace, a lui-même donné un peu dans la politique, mais son principal titre de célébrité est d’avoir écrit le tout premier d’une longue série de romans plus ou moins passés à la postérité sous le titre générique de "romans gothiques".

Tout d’abord, qu’entendait-on exactement par "gothique" lorsqu’on forgea ex nihilo cette appellation de genre littéraire ? En fait, avant de se galvauder et de s’élargir plus ou moins à tout ce qui est sombre, violent, graphique, empreint de mysticisme chrétien et antichrétien, et plus ou moins fantastique… ( voire, pour certain qui galvaudent beaucoup, tout ce qui est violent, graphique, point, de sorte que les gars de la gazette Canal + ont qualifié L’Homme sans Ombre, de Verhoeven, de "néo-gothique"), avant l’ère des mots employés à tort et à travers par des critiques triés hors du volet, donc, le terme a servi en tout premier lieu à désigner une série de bouquins britanniques écrits entre la deuxième moitié du XVIIIème et la fin du XIXème siècle, qui revêtaient une aura plus (Dracula) ou moins (The Mysteries of Udolpho) fantastique, et qui avaient pour thème principal moins la "sombritude" qu’on attache aujourd’hui au terme, que le Moyen-Age, et tout un tas de stéréotypes répugnants/fascinants qui lui étaient attachés en cette ère de début de rationalisme triomphant : les superstitions, l’obscurantisme, l’idolâtrie, les créatures de l’Enfer, qu’on s’imaginait aisément se baladant dans les esprits craintifs des paysans d’alors, comme les Dieux de l’Olympe dans les têtes imbibées d’alcool des Grecs antiques (le terme générique, en anglais, est "Middle Ages", mais l’expression "Dark Ages" est aussi couramment employée, faisant référence, bien sûr, à l’idée d’obscurantisme, et expliquant, bien sûr, le sous-titre éponyme d'un des Jeux de Rôles vampiriques de la gamme White Wolf). Le nom du type d’architecture que l’on associait à la période traitée a donc tout naturellement été transféré au domaine littéraire, et s’est mis à désigner ces bouquins inspirés par la fascination pour un Moyen-Age "anti-idéalisé" sur lequel on se racontait volontiers des légendes effroyables dans les salons mondains. D’autant que dans les deux romans fondateurs du mouvement, Le Château d’Otrante et Les Mystères d’Udolphe, un château gothique occupe une place très privilégiée dans le décor (trait qui restera pas mal par la suite, même si on peut noter le peu d’importance des quelques bâtiments gothiques vaguement mentionnés, par exemple, dans Le Moine de Matthew Gregory Lewis ou dans Melmoth L’Homme Errant de Charles Maturin).

L’une des techniques trouillogènes novatrices de Dracula, notamment, fut de ne pas situer son intrigue au Moyen-Age, mais d’amener les terreurs superstitieuses et l’obscurantisme médiévaux (le vampire transylvanien) directement dans la tranquille et rationnelle Angleterre victorienne qui a vu la sortie du roman (Dracula qui quitte son château des Carpates pour s’installer dans la banlieue londonienne, où qu’il y a beaucoup plus de proies, qu’en plus leur incroyance dans le surnaturel rend plus faciles à chasser), faisant flipper les pseudo-gentlemen et leurs épouses encore très loin des suffragettes à venir.
Pour en revenir à Walpole et à son Château, le livre a ceci d’intéressant qu’on y voit particulièrement cette prépondérance du Moyen-Age, en tant que thème, sur le fantastique proprement dit. Des éléments fantastiques y sont présents, mais sont clairement périphériques. Ils ont un rôle presque choral, représentant visuellement les mots d’une ancienne prophétie, tandis que celle-ci se réalise, plus sous l’action des hommes que sous celle de ces spectres fugaces.

Le livre est assez sympathique, écrit de manière fort dynamique, très visuelle, très peu ampoulée pour l'époque, très directe, assez moderne, donc… mais alors, pour ce qui est l’intrigue, c’est, pour ainsi dire, n’importe quoi.

Le site Nanarland.com, qui offre un savoir encyclopédique sur tout un pan méconnu du cinéma mondial, celui des films tellement mauvais que leur simple existence devient une curiosité, leur simple visionnage une expérience surréaliste, etc., propose le schéma suivant pour résumer le scénario parfaitement aberrant du film Flic ou Ninja, du "réalisateur" hong-kongais Godfrey Ho:

Eh bien un schéma du même acabit existe aussi pour Le Château d'Otrante, et croyez-moi, ce n'est pas volé:


Il ne me paraît cependant pas poser les choses aussi clairement à plat que le schéma de Nanarland. Voici donc[ci-dessous] en prime, et pour les gens qui ne craignent pas trop de se voir dévoiler toutes les péripéties d'un livre avant de le lire, les personnages avec leurs rôles respectifs tout au long du roman. Vous allez voir que c’est du dense - personnellement, j'ai lu le roman dans les pages de l'omnibus 4 Gothic Novels, qui contient également Le Moine, Vathek de William Beckford, et Frankenstein, et dans lequel Le Château de Walpole n'occupe guère que 80 malheureuses pages.

Manfred. Prince d’Otrante, parce que son grand-père Ricardo a usurpé le trône, après avoir empoisonné le prince d’alors, le noble Alfonso, dont le portrait orne toujours la grande salle du château princier, et la statue le monastère attenant, construit par Ricardo sous le coup du remords.
Manfred avait prévu de marier son fils Conrad à Isabella, fille du marquis Frederic de Vincenza, qui est un descendant indirect d’Alfonso et a donc des droits sur le trône.

Conrad. Le fils de Manfred. Celui qui a le rôle le plus simple. Il devait se marier avec Isabella (même si Isabella n’était pas trop chaude), mais manque de pot, dès la première page, il se fait écrabouiller par un heaume gigantesque qui ressemble comme deux gouttes d’eau (enfin, l’une étant quand même beaucoup plus grande que l’autre) à celui que porte Alfonso en statue comme en portrait.
Cet événement fait flipper un peu son monde, surtout quand on sait qu’une prophétie annonce que le règne de la race de Ricardo (celle de Manfred, donc) cessera lorsque "le véritable propriétaire du château sera devenu trop grand pour y habiter" (vous avez vu que ça commence déjà à être assez spécial… on se demande un peu ce que Mr Walpole a fumé).

Theodore, paysan qui passait par là et qui a fait remarqué à voix haute que ça faisait penser à la prophétie, se retrouve bien emmerdé quand Manfred, tyran autoritaire et pas commode, le traite de sorcier et le fait emprisonner. Avant la fin du bouquin, il va se découvrir fils d’un aristocrate devenu moine, descendant direct d’Alfonso, et objet de l’amour d’Isabella et de la princesse Matilda.

Matilda, fille de Manfred, sœur de Conrad, très pote avec Isabella, va donc tomber amoureuse de Theodore, mais une fois qu’il sera découvert qu’il est le descendant d’Alfonso, et que donc, ils peuvent se marier, il est de rang suffisant, il sera trop tard, elle aura déjà été accidentellement tuée d’un coup d’épée par Manfred, son cher papa qui, à ce moment-là (la fin) n’en est plus à une malencontreuse perte de sang-froid près.

Isabella, la promise de Conrad, fille du marquis Frederic de Vincenza, n’a vraiment pas de pot dans la vie. Déjà, on veut la marier avec un mec dont elle ne veut pas. Bon, vu que c’est la norme à l’époque, elle fait contre mauvaise fortune bon cœur. Sauf que le mec en question crève dans des circonstances… psychédéliques le jour de la noce. On pourrait, à la limite, penser que là, elle a du pot, sauf que, Conrad mort, le pôpa de celui-ci, le décidément pas très net Manfred, décide que puisque c’est comme ça, c’est avec LUI qu’elle se mariera, avec ou contre son gré, tant passque mince i veut s’la faire elle bonne, que passque…

… bon, le fait est que Manfred est déjà marié avec Hippolita, mais bon, Hippolita, elle est bien gentille, aimante, dévouée, limite serpillière, mais elle ne lui a jamais donné d’autre fils que Conrad, et vraiment elle a plus l’air d’être très fertile… c’est la deuxième motivation de Manfred pour lui préférer la plus jeune et plus "opérationnelle" Isabella. Il se dit qu’avec une petite dispense de Rome, il devrait s’en tirer avec un petit divorce tranquillou. Sauf que, problème, Isabella, là, elle est pas d’accord du tout, et elle s’enfuit du château, aidée par Theodore (qui avait été emprisonné sous la visière du heaume géant, mais il semble que le heaume géant, doué de lévitation, ait décidé : un, de le libérer, deux : de le déposer à l’intérieur du château pour qu’il aide Isabella).

Enfuie du château, elle se réfugie dans le monastère et raconte tout au frère Jerome, moine, qui va aussitôt signifier à Manfred que merde, ça se fait pas d’importuner comme ça une jeune veuve qui a presque failli être sa fille. Et là, boum, il se trouve face à Manfred qui s’apprête à exécuter Theodore, sauf que là, Jerome, qui est en fait le Comte Jerome de Falconara (je vous passe les détails sur comment il a été séparé de sa famille et comment il est devenu moine sinon demain on y est encore), se rend compte que Theodore n’est autre que son fils ! Tadam ! Donc, ben il fait tout son possible pour convaincre Manfred de pas le tuer, et Manfred lui fait donc le prévisible chantage suivant : « tu me livres Isabella, je te livre Theodore.

C’est à ce moment-là que Matilda (je rappelle que c’est la fille de Manfred et Hippolita, donc la sœur de Conrad et la pote d’Isabella – et elle n’est nullement au courant des appétits semi-incestueux de son pôpa envers sa pote et presque belle-soeur) débarque et s’évanouit en s’apercevant, un : que oh pouf elle est follement amoureuse de ce paysan nommé Theodore, et argh snif que son pôpa s’apprête à faire exécuter ledit paysan.

Du coup, Bianca (la suivante de Matilda) s’exclame « la princesse est morte ! » (alors qu’elle est juste évanouie) et un moine qui passait par-là et qui est un peu distrait croit qu’on parle d’Hippolita, ET croit qu’elle est vraiment morte. Ce qui fait que pendant les négociations mélodramatiques entre le frère Jerome et le prince Manfred, le moine figurant retourne au monastère colporter la nouvelle (fausse) de la mort de la princesse Hippolita (épouse légitime de Manfred). Du coup, Isabella se disant avec horreur que la voie est libre pour l’odieux projet de Manfred de l’épouser de force, s’enfuit du monastère avant que le frère Jerome, la mort dans l’âme, ne soit revenu pour la ramener au château. Elle sera cachée dans les bois par Theodore, qui aura entre-temps été libéré de sa nouvelle geôle par Matilda remise de ses émotions. Theodore, comme je l’ai dit, tombe donc amoureux de Matilda, qui le lui rend bien, tandis qu’Isabella est également amoureuse de Theodore. Après avoir été un peu jalouse de sa pote, elle se fait une raison. Sur ce débarque le père d’Isabella, le marquis Frederic décidé à reprendre le trône à Manfred et accompagné d’une suite portant une épée gigantesque (qui irait bien avec le heaume, c’est évident) qui lui a été remise par un ermite-squelette-moine qui lui a confié la mission de faire sa fête à Manfred. Sauf que le pôpa manque se faire tuer par Theodore, puis tombe à son tour amoureux de Matilda, se fait convaincre par Manfred que tous deux gagneraient à s’accorder mutuellement les mains de leurs filles respectives (c’est quoi, le Latin, pour Mic-Mac ?)… pendant c’temps-là, la statue d’Alfonso pleure des larmes de sang dans le monastère, c’est dire comme ça va chier.

Frederic, tout content de son mariage prochain (se disant presque « miam miam »), est à nouveau contacté par l’ermite-squelette-moine, qui le réprimande vertement… Du coup, il est pris par le remords et se dit qu’effectivement, il n’est pas là pour déshonorer une jeune fille mais pour reprendre, dans le sang, le trône au père de celle-ci, enfin quoi...
Manfred, de son côté, s’aperçoit qu’Isabella aime Theodore, croit que c’est réciproque (alors qu’en fait, je rappelle que Theodore aime Matilda) ; pris de colère, il essaie de surprendre les deux amants et de leur buter leur race, mais du coup, il surprend Theodore et MATILDA (et non, comme prévu, Isabella), mais il est trop tard pour s’en rendre compte, il a déjà méchamment transpercé sa fille de sa lame malencontreuse, et du coup, ben là il est triste et désolé le pôv’ Manfred.

Sur ce, débarquent conjointement le frère Jerome (Comte de Falconara et père de Theodore) et un Prince Alfonso gigantesque et en armure (quand même, le voilà, le spectre, il se faisait désirer) pour dévoiler à tout le monde que Theodore est le petit-fils d’Alfonso côté maternel (donc, par l’épouse de Jerome de Falconara, décédée pour sa part depuis un moment) et donc le prince légitime d’Otrante. Il en profiterait bien pour se marier avec Matilda, mais vu qu’elle est morte, il la pleure un peu puis se marie avec Isabella (donc sa parente, puisqu’ils sont tous les deux du sang d’Alfonso ; ce n’est pas mentionné dans l’intrigue, mais c’était bien la peine de faire tout ce foin si c’était pour finir, de toutes façons, sur un mariage incestueux).


Bon, voilà. A part ça (et même en partie du fait de la drôlerie de cette structure tentaculaire) le livre est assez plaisant. Ce qui me semble à retenir, dans tout ça, c'est que Godfrey Ho est un véritable artiste, qui s'est beaucoup inspiré, dans ses méthodes de construction narrative, de la méthode d'Horace Walpole dite: "pourquoi faire compliqué quand on peut faire TRES compliqué?"
 
 
01 ตุลาคม

Son Kafka

De la relation de profonde intimité littéraire qui unissait l'écrivain français Alexandre Vialatte et le dieu littéraire tchèque Franz Kafka, dont Vialatte fut le premier traducteur en langue française, Pierre Desproges a écrit:
 
 
La justesse de ces paroles apparaît évidente à la lecture de Mon Kafka, une compilation, éditée par les très intelligentes éditions 10/18, de tous les articles (et il y en a) que Vialatte a écrit sur son idole aux oreilles décollées et à la plume surhumaine. Le résultat n'est autre qu'une série de brillantes et délectables promenades à travers l'oeuvre du Tchèque bizarre, Vialatte nous prenant par la main et nous emmenant de nouveau dans les terres enneigées qui entourent le Château, dans les greniers encombrés et exigus du Palais de Justice du Procès, dans les méandres plumitives aux relents de mélancolie sourde du Journal, de la Lettre au Père ou de celles à Milena... Une balade apaisante et éclairante dans un pays étrange qu'on a déjà eu le bonheur de visiter sous la houlette du Maître lui-même, qui, lui, n'était pas du genre à nous guider. Une promenade aussi au coeur de la sensibilité même de Vialatte, encore bouleversée, presque blessée, vingt-cinq ans après, par la beauté sombre des rêves ridicules tracés à coups de mots par un juriste tourmenté qui se sentait coupable de n'être pas plus ordinaire.
 
Incliné respectueusement devant ces "deux hommes qui suivaient le même chemin", j'espère avoir d'autres occasions de les y accompagner pour un bout... peut-être quand je lirai le Kafka de Max Brod... ou quand je me lancerai dans l'oeuvre personnelle de Vialatte...
 
En tous cas, révérence.
29 กันยายน

Les Racontars arctiques

Jørn Riel est un écrivain danois, né en 1931, qui vit en Malaisie et a pas mal bourlingué avant ça. Et pour cause, déjà, étant gosse, il sautait sur les genoux de Knud Rasmussen et d'un tas d'autres explorateurs du Grand Nord groënlandais. Plus tard, à dix-neuf ans (1950), il participa lui-même à l'expédition Lauge Koch, et resta 16 ans sur le littoral nord-est du Groënland.
 
Ses tout premiers écrits, rédigés lors de cet exil passionnant aux confins septentrionaux du mon-deu, forment la petite, légère, mais délectable saga des Racontars Arctiques, une série de six recueils de nouvelles + un court roman, tous parus en poche chez 10/18, et qui mettent tous en scène, de page en page, d'un livre l'autre, les mêmes sempiternels personnages, Valfred l'éternel dormeur, Bjørken le philosophe de comptoir, Hansen le militaire, le Comte et sa passion pour l'oenologie, Fjordur et sa passion coupable pour la couture, etc. Tous, pour une raison ou une autre, ont atterri un beau jour sur la côté nord-est du Groënland, et tous ont décidé d'y rester, et d'y vivre une vie de trappeur (sauf le Comte qui fait toutes sortes d'expériences agricoles). Mi-fiction délirante, mi-carnet de souvenirs de voyage, mêlant allègrement aventures, pensées, pittoresque, anecdotes, document géographique et ethnologique et réalisme magique, tout cela sans jamais se départir d'un sens inné de l'humour burlesque, les Racontars Arctiques sont chaleureux (un comble pour des livres sur le Groënland), bidonnants au possible, et donnent l'impression de s'envoyer dans le crâne une bouffée d'oxygène (déjà plus dans le ton).
 
Vous noterez que cette première critique est assez en rapport avec les frigos, la Mongolie, tout ça... Ca ne devrait pas durer.